vendredi 19 mai 2017

Rêve italien

Ravello, Côte Amalfitaine, Italie


Laisse-moi te raconter l’Italie, ses monuments si beaux qui traversent les temps, ses ruelles étroites où les vêtements sèchent au soleil à toutes les fenêtres, ses côtes altières où les montagnes se marient avec les flots bleus, ses citronniers chargés de fruits lumineux et ses tomates si juteuses qu’on dirait qu’elles ont poussé au paradis. Laisse-moi te conter le bruit de la mer, le soleil généreux qui, dès le printemps revenu, inonde la terre de ses chauds rayons amoureux et les éclats de rire des vieux qui jacassent à l’ombre des clochers. Laisse-moi te verser ces vins si capiteux qui embrouilleront ton esprit d’une douce langueur et faire fondre sur ta langue ces fruits gorgés de lumière. Laisse-moi te dépeindre le faste des palais baroques surplombant l’infini et les jardins suspendus au-dessus des falaises dans lesquelles virevoltent les fleurs et où ploient légèrement les arbres sous la tendre caresse du vent. 

Laisse-moi te décrire cette douceur italienne en te prenant la main, en écrivant des arcs de feux sur ton corps, en captant la lumière de tes yeux entre mes doigts impatients. Laisse-moi t’aimer en italien, dans cette chambre qui donne sur la mer et devant laquelle les mouettes tournoient majestueusement dans les volutes du soir. 

Tu es mon point d’ancrage et moi ta permanence. Ton monde envahit le mien et nous créerons un univers magique qui n’appartiendra qu’à nous deux. 

Il neigera en été, de doux flocons qui nous rafraîchiront un court instant quand la chaleur sera trop intense. Les temples secrets ouvriront leurs portails massifs et nous nous y cacherons pour investir de notre ardeur toutes les alcôves. Les oiseaux chanteront des symphonies classiques que nous reprendrons en riant tous les petits matins. Et sous chacun de nos pas jailliront des fleurs multicolores qui éclaireront tous les chemins empruntés. Les arcs-en-ciel seront immenses après les orages qui désaltéreront les corps après nos nuits torrides et les étoiles du ciel brilleront comme des rubis que tu déposeras en couronne sur mes cheveux. 

Mon amour, laisse-moi donner vie à tous nos rêves plutôt que de passer notre vie à rêver.  



Ravello, Côte Amalfitaine, Italie
Dédé © Mai 2017

vendredi 12 mai 2017

Larguer les amarres

Positano, Côte Amalfitaine, Italie

Je suis partie là où le soleil brille intensément, où la mer est si bleue qu’on aimerait la saisir et la glisser dans ses poches pour la faire glisser de temps en temps entre les doigts et se rappeler son infini et le roulis de ses vagues. 

Je suis partie là où les montagnes se jettent dans l’eau turquoise et où les villages colorés se languissent sous les doux rayons printaniers de l’astre du jour. 

Je suis partie là où les citronniers sont chargés de fruits jaunes et lumineux à cette saison et où les vignes grandissent lentement à l’abri des falaises. 

Je suis partie là où les ruelles sont si pentues que les vieux s’accrochent aux barrières pour rentrer péniblement chez eux, le sourire aux lèvres car même vivants, ils sont tout près des cieux.  

Je suis partie là où les églises se lovent dans les petits villages, lézardées de tous côtés mais si vivantes et bruissantes de la ferveur des fidèles. 

Alors pendant quelques jours, vivre en repoussant les angoisses, simplement humer l’air du large, la fragrance du jasmin et la douce senteur des premières roses qui éclosent dans les jardins suspendus. Écouter les rires des hommes, le bourdonnement des villages célébrant l’astre couchant, le chant des citrons joyeux et se perdre dans l’éclat de tes yeux qui changent au gré des valses de la lumière.  

Et revenir ensuite car le quotidien, c’est ici et non là-bas. Et se rendre compte au retour, avec une acuité bouleversante, que la vie qui passe a déposé en nous des visages, des sensations, des rires et des larmes, des soupirs, des idées qu’on avait oubliées et qui réapparaissent, jaillissant soudainement, comme la lave d’un volcan trop longtemps contenue. Et éprouver tout cela pour saisir finalement qu’il y a quelque chose qui vit là, au fond de nous, et qui nous change, imperceptiblement, au fil du temps.  

Mais alors, comment est-il possible de continuer avec tout cela, avec tous ces mots et ces événements vécus qui finissent par nous lester lourdement ?

Peut-être est-ce cela la sagesse, comprendre cet agglomérat de tout, les sentiers parcourus, les déserts traversés, eux, toi, moi et nous, et en faire quelque chose pour avancer et se détacher progressivement de ce qui pèse et fait mal au fond de nos existences.  

Se souvenir alors de cette douce lumière du soir qui tombait sur la terrasse et de ta main qui cherchait la mienne, comme si nous étions seuls sur un océan de bonheur, sans aucun écueil et aucune déferlante. Et espérer que ce même soleil se couchera sur nos montagnes ici et que nous serons deux à les contempler, enfin sereins et débarrassés des turpitudes terrestres.


Côte Amalfitaine, Italie
Dédé © Mai 2017

vendredi 5 mai 2017

Un amour si ardent

Pompéi, Italie


24 août 79. Alors que les habitants vaquent à leurs occupations habituelles dans la ville bruissante, ils ressentent soudainement de fortes secousses mais sont loin d’imaginer la catastrophe qui va suivre dans les heures à venir. Vers midi, une forte explosion annonce pourtant l’irruption imminente. Un énorme nuage noir de matière volcanique haut de 14 kilomètres se forme alors au-dessus de la montagne qui veille sur la plaine s’étirant jusqu’à la mer. L’atmosphère devient étouffante tandis qu’une pluie de lapilli commence à tomber sur la cité. Des gens terrorisés se pressent sur les voies, jalonnées de boutiques et d’auberges, les yeux rivés sur le monstre cracheur de feu grondant dans un fracas épouvantable. D’autres courent pour se terrer dans leurs maisons, persuadés que celles-ci feront un rempart suffisant contre la colère du géant.

Lucius, après avoir passé la matinée avec des amis dans les thermes publics, quitte précipitamment l’établissement. Il craint pour sa vie mais surtout, il veut retrouver sa belle Julia et la protéger car la montagne projette maintenant des flammes très larges qui envahissent le ciel. Il semble même que ses contreforts soient déjà la proie d’incendies violents.

Lucius espère que Julia est à l’abri dans la domus familiale et il se dirige donc à travers les dédales des rues pour y arriver aussi vite que possible. Sur le chemin, il bouscule nombre d’habitants qui s’éparpillent en tous sens dans un désordre indescriptible. A bout de souffle, il pénètre dans la belle demeure patricienne et traversant une suite de salles en appelant désespérément sa belle, il la découvre enfin, entourée des gens de sa maison, dans la galerie entourant le jardin luxuriant. La jeune femme, apercevant son amoureux, s’effondre en larmes dans ses bras et Lucius la serre longuement contre lui, murmurant des mots tendres et apaisants alors que son cœur bat la chamade car il sent confusément que la situation est grave. En effet, en moins de deux heures, la montagne a produit un panache volcanique de plus de 25 kilomètres de haut obscurcissant entièrement le ciel. Les toits de certaines maisons voisines se sont d’ailleurs déjà effondrés et des cris apeurés résonnent dans toute la ville.

Lucius et son père s’entretiennent à voix basse mais ne savent que faire. En effet, la maison ne paraît plus un abri suffisamment sûr mais la chute de pierres ponces légères et calcinées à l’extérieur n’est pas un moindre danger. Alors qu’ils restent indécis, un pan entier du triclinium s’effondre, écrasant plusieurs serviteurs qui s’y étaient réfugiés. Puis, les acacias, les cyprès et les lauriers-rose du jardin s’enflamment d’un coup dans un embrasement insoutenable pour les yeux.

La nuit est tombée mais elle ne ressemble en rien aux précédentes que Lucius et Julia, alors cachés dans les alcôves secrètes de la grande demeure, partageaient pour parler d’amour à l’abri des regards indiscrets. Aujourd’hui, la main de Julia tremble dans celle du jeune homme et il ne voit que de la terreur dans ses grands yeux noirs alors que son doux parfum au jasmin se mêle à une forte odeur de souffre. Les habitants de la maison courent en tous sens, seigneurs et serviteurs unis dans l’effroi et c’est dans une bousculade effrénée que Lucius et sa belle se retrouvent éjectés à l’extérieur. Se retournant, ils n’ont que le temps de voir la belle bâtisse s’effondrer entièrement dans une gerbe de feu et de cendres. Terrassée par l’émotion, la jeune femme s’évanouit et Lucius n’a que le temps de la saisir avant qu’elle ne s’affaisse à terre. Il la soulève dans ses bras, pressant ses lèvres contre les siennes alors que la pluie de déjections volcaniques continue ses ravages. La vapeur épaisse coupe l’haleine du jeune homme et lui ferme le passage de la respiration. Et c’est dans un dernier baiser de feu que les deux amants s’unissent à jamais.

Pendant des siècles, ils sont restés ainsi, inséparables, sous des tonnes de gravats, avant que des archéologues ne mettent à jour leur histoire et ne redonnent vie à cette somptueuse cité dévastée.

Aujourd’hui, je parcoure ce dédale de rues avec respect. Les ruines de la ville, étendues et émouvantes, me rappellent à chaque instant les forces dévastatrices qui dorment toujours au fond du volcan. Il n’est pas loin car il n’y a qu’à lever les yeux pour distinguer sa silhouette altière sommeillant comme si de rien n’était.

Après des heures à sillonner Pompéi, je distingue, dans le péristyle encadrant un beau jardin embaumant de mille senteurs, deux silhouettes tendrement enlacées. La jeune femme a de longs cheveux d’un brun brillant et le jeune homme est bâti comme un athlète. N’osant plus respirer, je m’arrête, de peur que la vision ne disparaisse. C’est alors que la belle me fait un signe de la main, comme une salutation ou alors peut-être une demande discrète de les laisser à leur amour pour l’éternité. Puis, les deux ombres s’estompent lentement et ne subsistent que le chant des oiseaux et une fragrance de jasmin. Je me suis alors rapprochée de toi, submergée par l’émotion et te prenant par la main, nous avons quitté ce sanctuaire si émouvant.

Au loin, le Vésuve s’est ébroué imperceptiblement puis a repris sa respiration tranquille.




Pompéi, Italie

Dédé © Mai 2017