vendredi 16 juin 2017

Echarpe colorée





Sous le ciel d'été
Les gouttes d’eau s’évaporent
Arc-en-ciel joyeux



Dédé © Juin 2017

vendredi 9 juin 2017

Complainte de la vieille

Lac Majeur, Italie


*********Mon tendre. Aujourd’hui, pour vaincre la solitude, je me suis mise à parler toute seule, afin de fuir le silence si grand de cette maison de vieux. Cela fait maintenant un mois exactement que je suis arrivée ici, sur les conseils ou faut-il dire les ordres de la famille mais je ne m’y habitue décidément pas. Il y a bien Agathe que j’apprécie mais elle est tellement sourde que je dois crier pour qu’elle fasse mine de comprendre ce que je lui dis. 

Ma chambre est confortable. J’ai installé sur le petit meuble en bois de sapin que tu aimais tant quelques bibelots amassés durant nos années de bonheur et qui me rappellent tous un heureux voyage en ta compagnie. 

Tu sais, mes vieilles jambes me font toujours autant souffrir. Les médecins disent que jamais je ne guérirai de cette méchante arthrose. Alors l’infirmière vient tous les soirs me frictionner avec une crème apaisante. Je fais semblant d’avoir moins mal quand elle sort de la chambre pour lui faire plaisir et j’accroche à mon visage un sourire de remerciement mais cela ne dure pas longtemps. Dès la porte refermée, je me crispe à nouveau et j’invective cette douleur qui ne me laisse plus de répit.
  
Mon ami. Depuis que tu m’as quittée, je ne dors plus sereinement. A chaque réveil, ma main te cherche, inlassablement, dans ce grand lit froid et quand enfin je me remémore où je suis, je ne retrouve pas le sommeil. Je compte alors les heures jusqu’au matin et quand le clocher du village sonne sept coups, je me lève péniblement pour une nouvelle journée.  

Toutes ces années passées ensemble dans notre beau chalet en bois me semblent si éloignées du temps présent. Mais je peux dire fièrement que notre vie a été belle. Je me souviens de nos éclats de rire et de ta façon si particulière de tendre ta main pour saisir la mienne quand je me noyais dans mes chagrins. Ton amour était aussi invincible que les montagnes que j’aimais et j’appréciais me perdre dans la couleur indéfinissable de tes yeux pour fuir les remous de cette vie trépidante.  

Je me souviens de nos escapades du dimanche matin quand la nuit cachait encore la beauté fragile du monde. Nous partions à l’assaut des alpages pour rejoindre le grand sapin et nous restions assis sous ses branches à la pointe du jour, quand tout ressuscite et que meurent les étoiles. J’adorais ces glissements de l’ombre à la lumière qui n’appartenaient qu’à nous, comme si quelqu’un effaçait la nuit et rallumait le jour, soufflait dans les branches des arbres pour réveiller les oiseaux endormis et jouait avec les perles de rosée. 

Nous aimions tant nos sommets saupoudrés de neiges éternelles mais les voyages au bord des lacs et des mers me remplissaient toujours d’une joie enfantine. Sentir le souffle du vent glisser sur les vagues et suivre des yeux les majestueux bateaux, ma main dans la tienne, me donnait l’impression de toucher du doigt l’éternité. 

Aujourd’hui, j’ai tellement envie de retrouver ton sourire et d’être avec toi pour l’éternité. Mais le Bon Dieu m’a sans doute oubliée sur cette terre trop vaste pour lui. Alors j’attends sans patience et les ténèbres envahissent peu à peu mon cœur même si Agathe me fredonne des rengaines des temps anciens, de celles que tu me chantais autrefois quand je glissais dans le sommeil. 

Mon chéri. Bien que tu sois parti, me laissant seule avec tous ces souvenirs, je t’écris cette lettre aujourd’hui. Cela apaise ma tristesse de griffonner ces quelques mots car je sais que bientôt nous serons ensemble à jamais. Je voulais encore te dire, mais je crois que tu l’as toujours su, combien je t’ai aimé. Et je charge cette étoile filante de t’apporter cette douce missive pour égayer ton repos.*********




Ce soir-là, la lune, se penchant sur le fond de la vallée, a entendu gémir une vieille femme à sa fenêtre. Retenant son souffle, elle a saisi toute sa tristesse et s’est mise à pleurer des larmes qui ont glissé sur la terre tels des diamants cristallins. Toute la nuit, vagabondant dans le ciel, elle s’est laissée aller à ce lourd chagrin et quand au matin, le soleil a croisé son chemin, elle lui a conté la peine de la vieille. Alors, l’astre du jour a lui aussi fondu et ses rayons se sont brisés en mille morceaux étincelants.

Depuis ce jour, les lacs et les mers du monde entier se réveillent tous les matins revêtus de joyaux scintillant à leur surface, spleen céleste versé pour une vieille femme. Mais au firmament brille depuis peu une nouvelle étoile enlacée à une autre boule de feu. Et dans ces retrouvailles joyeuses résonnent de doux éclats de rire. 


Dédé © Juin 2017

vendredi 2 juin 2017

Résistance

Musée égyptologique de Turin, Italie


Les Pharaons se sont enfermés dans leurs tombes pour l’éternité. Puis des archéologues sont venus, des siècles plus tard, ouvrir les tombeaux et laisser entrer la lumière. Ils ont découvert des trésors et ont ramené ces objets pour les étudier et tenter de donner du sens à cette civilisation baignée par les flots tendres du Nil.

Qui étais-tu, toi dont je contemple aujourd’hui le sarcophage ? Sans doute as-tu vécu des drames dans ta vie mais aussi des joies profondes mais jamais tu n’aurais imaginé le destin de ta vie éternelle. Mais pourtant tu es là devant moi, silencieux depuis des siècles, seul et perdu dans une salle de musée et je ne peux m’empêcher de me dire, en contemplant la beauté de ta dernière demeure, que tu serais sans doute bien mieux sur la terre que tu as foulée durant toute ton existence.

Je suis unique. Tu l’étais aussi. Mais nous appartenons, à des siècles d’intervalle, à la grande Histoire de l’humanité. Je fais partie de ce tout qui a rassemblé tant d’hommes et de femmes, si différents mais partageant un même destin, celui de mourir et de partir vers un inconnu dont je ne perçois même pas les contours. Aujourd’hui, je déambule dans ces couloirs et je découvre avec bonheur la grandeur de ta civilisation disparue, sa manière si belle d’enterrer ses morts et de croire à l’au-delà.

Toi et moi, nous sommes reliés par le fil ténu du temps qui passe et cela me donne le vertige. Tu es couché et moi je suis encore debout, à te regarder, à scruter la magnificence de la société dans laquelle tu évoluais. Si je me place en face de ton sarcophage, j’ai l’impression que tu me regardes, à travers les siècles et j’entends cette question qui retentit : « Pourquoi ? ».

Je ne sais mon ami. Je ne sais pourquoi le monde est toujours avide de sang et de destruction.

Mais ce que je sens, c’est que la colère au fond de moi reste tapie. Inlassablement. Car même si notre société post-moderne peut soigner des maladies auparavant incurables et que des révolutions technologiques se préparent encore avec minutie dans nos laboratoires de recherche, il reste au fond de l’homme quelque chose de noir.

Est-ce une défaite pour l’Humanité ?  Toi, tu souris tristement de toute la dorure de ton sarcophage et tu perçois sans doute la folie de cette humanité qui continue de se tuer. Et peut-être, tout comme moi, cherches-tu à comprendre pourquoi certains tuent des innocents, pillent et font tomber les vestiges du passé, en abattant les colonnes sur les sites immémoriaux.

Je crois mon ami qu’il n’y a pas de défaite possible car le combat se poursuit afin de lutter contre les ténèbres. Et face à la barbarie des hommes restent les plaisirs et la beauté. Mais il ne peut y avoir de victoire retentissante non plus, juste l’envie de vivre et de résister par le désir et la volupté.

Je veux remettre des mots enchanteurs sur le monde, de la musique dans les ruelles et sur les places et de la joie devant mes yeux fatigués.
 
Rendors-toi mon ami. Je veille tant que j’y crois encore. 



  
Piazza San Carlo, Turin, Italie


Dédé © Juin 2017